Tu nous as quittés au petit matin, cette heure que tu aimais parce qu’elle était toute à toi, un espace de liberté avant que commence la journée. Et ce lundi 3 mai, elle a vraiment été à toi, cette heure où tu as paisiblement franchi le pas vers le mystère que nous connaîtrons tous un jour. Jusqu’aux derniers moments, tu n’as cessé de t’interroger, de chercher à prendre le meilleur de ce que la vie t’apportait, de prendre de la distance avec ce que tu devais affronter. Deux semaines avant ta mort, tu as écrit : « Aucune page ne se referme, elles s’ajoutent les unes aux autres. La vie, ma vie est à l’intérieur de ce livre-là. À côté d’autres, mêlées à d’autres (je n’ose pas encore écrire : déjà effacée d’elles), issues d’autres plus anciennes. Le livre se lit puis se ferme et devient un tome d’une histoire sans fin. » Tes premières pages se sont écrites à Constantine, en Algérie ; tu n’en parlais pas beaucoup, mais tu as vécu la perte de ce lieu comme un exil. Toi qui n’étais pas nostalgique, qui disais que la meilleure période de la vie est toujours celle que l’on est en train de vivre, tu voyais dans l’air de Barberine, de Mozart, « une peine infinie mais douce, celle du pays perdu et celle de l’enfance qui subit des peines qui semblent faibles mais qui la dépassent » – ce sont tes propres mots, que tu nous as laissés avec les noms des morceaux qui te touchaient particulièrement. L‘enfance, c’était aussi les longs étés à Habère-Poche en Haute-Savoie, le pays d’origine de tes parents, celui où tes filles et tes petits-enfants ont pu eux aussi passer leurs vacances. Tu en parlais un peu plus, de ces moments de liberté, avec cousins et cousines. Et puis il y a eu le départ pour passer ton bac à Aix-en-Provence, puis pour faire tes études à Paris à l’école des Chartes, juste avant le départ de tes parents, qui se sont alors installés à Grenoble. De la période d’internat tu gardes des amitiés pour la vie. Après ton mariage en 1967, nous entrons dans ta vie, Isabelle, puis moi, nos premières pages s’écrivent mêlées aux tiennes. La maison de Bussy-le-Repos, puis celle de Sens, ouvertes aux gens, ouvertes aux animaux. La boutique de Villeneuve-sur-Yonne où tu vendais toutes sortes de merveilles. Puis, avec Flavie, la petite dernière qui venait d’arriver, le déménagement à Biviers en 1986, près de ta mère vieillissante, près de l’université où nous avons fait nos études, et de l’école maternelle où Flavie est entrée – une nouvelle vie, riche des précédentes, résolument engagée, dans laquelle François est venu te rejoindre. Nos trois tomes en cours d’écriture sont nourris du tien. Je garde l’amour immense que j’ai reçu, et sans lequel il est si difficile de vivre maintenant. Je garde la liberté que tu me donnais, toujours prête à soutenir toutes mes initiatives. Je me rappelle les trois jours que tu nous as permis de passer toutes seules, mon amie Dulce et moi, quand nous n’avions que 14 ans, et c’est toi qui as convaincu ses parents plus réticents ; je me rappelle le carnaval de Venise où je suis allée seule avec une autre amie, à 18 ans tout juste, sans savoir où nous allions dormir, et tu nous as laissées partir sans me laisser ne serait-ce qu’entrevoir ton inquiétude. Je garde ton amour de la musique, trésor sans prix dont tu as semé les graines en moi. Je garde ta capacité à vivre chaque jour pour lui-même. Je garde ton besoin de justice, qui ne t’aurait pas permis de mettre en doute notre parole d’enfants, parce qu’il est trop grave de ne pas être cru. Je garde ta foi dans les hommes, en toute lucidité ; cette certitude qu’il y a en chacun d’eux une richesse immense. Je garde ton respect de la vie, de toutes les vies, sans hiérarchie, mon enfance entourée d’animaux qui m’ont tellement donné. Je garde mes sœurs, qui adoucissent ces moments difficiles. Je garde tant de moments vécus ensemble, qui viendront me visiter chacun à leur heure. Aucune page ne se referme. C’est avec toi que nous continuerons à écrire le livre sans fin.