J’ai découvert ce que je soupçonnais depuis toujours, l’immense plaisir d’un éveil très matinal. Je l’ai subi à l’hôpital, aussitôt après l’opération puis accepté. Puis intégré à ma vie. Je ne sais plus comment vivre sans lui. Cette heure prise à la nuit, au petit jour qui se lève lentement est mienne entièrement. Elle passe et elle dure. Longue parfois, je n’en ressens pas l’ennui, jamais. Seulement l’inépuisable joie de recevoir chaque matin de minuscules et essentiels plaisirs variés. De mars à juillet j’ai vécu la nuit étrange, le lever de la lumière, le chant des oiseaux ponctuel et de jour en jour plus présent, de plus en plus proche pour devenir omniprésent au début de l’été. Je n’oublie ni l’arrivée de la chatte, fatiguée ou juste réveillée, le sommeil obstiné du chat sur le lit, leurs retrouvailles dont il arrive que je fasse partie, si elle seulement l’a décidé. Et en prélude mon grand bol de ce liquide noir que je me prépare dans le silence de la cuisine. Cette heure, ces heures, j’en fais aujourd’hui ce que je veux. Qu’elles se présentent ainsi chaque matin serait sans doute l’un de mes souhaits les plus profonds. Ma journée y puise son rythme, sa couleur et je l’aborde avec toute cette richesse accumulée et anticipée. J’ai toujours aimé ce moment mais je ne le savais pas, à part quelques éclairs : le marché à six heures avec mon père, il y a si longtemps en Algérie, le réveil qui sonne à trois heures dans la chambre que se partagent trois hypokhâgneuses à Lyon. La maison de maître où nous étions logées a sûrement disparu, pas les heures que j’y ai passées, studieuses, suspendues entre un passé à oublier un peu et un avenir que je construisais, que je voulais et savais beau et exceptionnel. C’était juste avant de partir pour Paris fin 1963. Ensuite j’ai un peu mis de côté d’aimer le petit jour. Je le retrouve aujourd’hui. Analysé, vécu. Pleinement vécu.