L’enterrement a eu lieu lundi, juste une semaine après sa mort. Je l’ai vécu très lucide ; juste un peu d’émotion au moment de lire mon texte, et lorsqu’au moment de quitter l’église, l’assemblée a applaudi de façon inattendue. Cet hommage spontané m’a touchée plus que toute la cérémonie. Je ressens son absence, lorsque je voudrais lui demander quelque chose qu’elle sait mieux que nous, ou lui dire quelque chose qui l’intéresserait – Tu sais, les anciens voisins étaient à l’enterrement ! Mais au fond, j’ai déjà fait le deuil d’une quantité de choses avant sa mort : quand j’ai su qu’elle ne sortirait plus de la maison ; puis le jour où, aidée par Flavie et moi (on venait de lui poser sa sonde gastrique et elle se sentait mieux), elle a voulu descendre l’escalier pour être à table avec nous et n’a pas pu, et c’était clair qu’elle ne descendrait plus. Quand elle n’a plus réussi à parler, quelques jours avant sa mort, et qu’il a fallu faire le deuil de vraies discussions avec elle. Et encore avant, quand j’ai dû renoncer à mon projet de l’emmener en ville, ce qui lui avait fait tellement plaisir la fois d’avant (elle avait passé du temps dans la librairie Artaud, avec gourmandise) que je m’étais promis de recommencer. Et en fait, avant déjà : le moment où il a été évident qu’elle n’irait plus dans notre maison de famille en Haute-Savoie (en septembre peut-être, alors qu’elle avait repris la chimio ?). Et peut-être même avant sa maladie, le moment difficile à définir où j’ai su qu’elle n’irait jamais au Spitzberg, son rêve d’enfance. Ces renoncements ont été les miens autant que les siens. Est-ce parce qu’ils ont été si progressifs que je ressens si peu la perte aujourd’hui ? Maman a laissé plusieurs écrits, des morceaux de journaux intimes, assez vite interrompus. Je n’ai pas hésité longtemps à les lire. Ils ne donnent un aperçu que sur certaines périodes : 6 mai 1988-14 mai 1990 3 lettres non envoyées des 9, 11 et 14 janvier 1991 22 mai-2 juillet 2015 juin 2020- février 2021 14-20 avril 2021 – ces pages-là, écrites moins d’un mois avant sa mort, elles étaient près de son lit et nous les avons lues toutes les trois, mes sœurs et moi.
