Hier, j’ai acheté deux fois du pain : une première fois à Paris, rue St Dominique, en sortant de chez ma grand-tante ; et puis à Reims chez Waïda, parce que je n’avais pas trouvé de pain complet la première fois. C’était trop, deux pains pour moi seule, et je ne reste à Reims que deux jours. Je ne regrette pas. Acheter trop de pain était l’une des caractéristiques de maman. Elle-même l’aimait mais n’en mangeait pas tellement, c’était surtout l’idée d’acheter du pain qui lui plaisait. Un « défaut » qu’elle m’a transmis, je crois. Parmi mes derniers souvenirs de sortie avec elle, il y a une visite chez De Nardi, le boulanger réputé de Saint-Nazaire-Les-Eymes, un peu avant Noël, et nous avions toutes les deux envie d’acheter toute la boutique. Au-delà du pain, elle avait d’ailleurs tendance à prévoir en abondance, elle préférait qu’il y ait trop plutôt que pas assez ou même tout juste. Et aussi, son goût pour le pas tout à fait raisonnable : elle aurait approuvé, j’en suis sûre, que je ne reste pas sur mon regret du pain complet. Le pas très raisonnable, le non calculé n’est pas vraiment présent chez moi, et encore moins le goût d’acheter. Avec une mère plus sage, je n’aurais jamais développé ces petites percées de l’autre côté. Maman avait réfléchi à la transmission, elle disait : on transmet sans le vouloir, simplement en étant ce que l’on est. Cette capacité que j’ai malgré tout à m’autoriser une petite folie, ce n’est ni elle, ni moi, c’est le résultat d’une alchimie entre elle et moi. Peut-être que sans cette petite graine semée en moi, je n’aurais jamais fait la folie, en 2015, d’aller à un stage de danse improvisée, alors que la danse comme l’improvisation m’étaient totalement étrangères, et ce stage a été une ouverture inespérée. Peut-être, peut-être que cette facette pourra un jour me sauver de l’enfermement.
