C’est moi qui ai choisi la photo de maman pour la carte de remerciement. À Venise, en 1979, dans une gondole, elle regarde vers le haut en souriant. J’aime cette photo pour son sourire, sa joie, et aussi pour le rouge de sa robe, auquel le tour de carte a été assorti. Aujourd’hui, je réalise que c’est peut-être moi qui ai pris la photo. Elle était dans mes albums. Sept ans, c’est à peu près l’âge où j’ai eu un appareil. Pas de certitude : dans cette série de photos, on nous voit séparément tous les quatre, maman, papa, Isabelle et moi, nous avons donc dû nous passer l’appareil. Mais on voit papa filmer avec une caméra, ce qui m’incite à penser que c’est plutôt moi qui avais l’appareil photo. Elle a l’air vraiment heureuse. Elle aimait les voyages, et l’Italie en particulier, et en particulier Venise. C’est en souvenir de ce voyage (ma sœur aînée avait 10 ans) qu’elle a décidé d’emmener chacun de ses petits-enfants à Venise pour ses dix ans. Elle n’a cessé d’y revenir et avait même envisagé de s’y installer lorsqu’elle a pris sa retraite. 1979, cela devait être aussi une bonne période de sa vie. Nous habitions à Bussy-le-Repos, dans l’Yonne, juste avant de déménager à Sens en 1980. Je crois que c’était une bonne période pour moi aussi. Malheureusement, je garde peu de souvenirs de ce voyage. Je me rappelle surtout mon père montant son film, au retour. Tout ce temps, parfois le meilleur, qu’on ne garde même pas en mémoire ! Je suis frappée ce soir de nos chemins parallèles. Mon enfance a été heureuse, et je crois que maman l’était aussi. La période qui a suivi –fin des années 80, début des années 90– a été difficile pour nous deux, pour elle l’échec de son mariage et les difficultés financières, pour moi l’échec d’une amitié et l’adolescence détestée. Ses écrits lumineux de 2015 (le début de sa maladie) correspondent pour moi à une ouverture, la découverte de la danse, la reprise du chant. Notre dernière année, l’année COVID, pénible pour moi sur tous les plans, a été pour elle celle d’une lutte de plus en plus vaine contre la maladie. Et finalement le dernier mois, malgré l’approche de la mort, a été intense de mon côté, presque un retour à la vie, et ses notes de la même période sont si profondes et si belles. Nos destins ont cessé de se ressembler, me voici seule sur le chemin.