Le 6 mai 1988 (j’avais 16 ans), j’ai offert à maman pour son anniversaire un dessin, une jeune femme avec une coiffure à tresses. Je commençais juste une modeste période dessin, je réalisais avec surprise que j’en étais capable. J’avais fait un portrait de mon chat Ptah en juillet 1986, et l’un de mes premiers dessins représentant une mère et son enfant (thème récurrent par la suite) est daté de 1987. Je suis contente d’apprendre aujourd’hui qu’elle avait été touchée, troublée. Je ne l’avais pas perçu à l’époque, je me souviens seulement qu’elle avait dit : « Oh là là, quelle coiffure ! » – et j’avais eu un peu honte d’avoir choisi un sujet si maniéré. De fait, cette jeune fille a longtemps été exposée dans sa chambre, mais cela me paraissait normal, je n’y avais pas vu l’attachement particulier de ma mère pour ce dessin. Je n’ai pas fait attention non plus à sa disparition, mais je crois qu’il y est resté longtemps, des années. Je me demande où il peut bien être maintenant. Ce dessin était très important pour moi aussi. Il y avait ma fierté, j’étais assez contente notamment du jeu de lumière sur les nattes, enroulées en macarons de chaque côté de la tête. Comme un petit enfant, ou comme un amoureux timide, je lui apportais ce que je savais faire de mieux. Mais il y avait autre chose aussi, presque une impudeur, comme si ce dessin révélait des secrets – j’aurais été incapable de dire quoi, et peut-être n’est-ce qu’une reconstruction de mes sentiments de l’époque. Ce qui m’intrigue aujourd’hui, c’est le médaillon, détail que j’avais oublié et que je redécouvre sur une photocopie du dessin, que j’avais faite avant d’offrir l’original. Cette jeune femme porte à son cou sa propre image, un peu moins apprêtée. Je crois que je n’avais pas d’intention précise en le dessinant. Exprime-t-il l’admiration totale que j’avais pour ma mère, elle ne pourrait rien porter de plus beau qu’elle-même ? Est-ce ma propre image, et mon désir qu’elle me garde avec elle, sur elle ? Le fait que maman ait été troublée « plus qu’elle ne devrait » (!) me trouble aujourd’hui. Qu’y avait-il dans ce dessin, était-ce pour la même raison qu’il nous touchait toutes les deux ? Ce trouble que nous ne comprenions pas, et dont nous n’avons pas parlé, restera à jamais entre nous deux, il nous relie par un fil d’or.