Au début, le cancer de l’ovaire n’a aucun symptôme ; durant les premières années de sa maladie, maman disait qu’elle n’y croyait pas, « C’est vous qui dites que je suis malade », plaisantait-elle avec les médecins. Lorsqu’elle a commencé à s’affaiblir, autant à cause des chimios que de la maladie elle-même, j’ai senti que nos chemins divergeaient, elle malade et moi restant en bonne santé, sentant ma force quand je marchais en montagne ou quand je faisais mon Qi Gong. Je voyais bien quelques correspondances, imaginaires ou psychosomatiques, certaines douleurs bénignes comme des migraines tombant en même temps que certains de ses vrais problèmes, comme la journée difficile après une chimio. Lorsqu’à la toute fin son système digestif ne fonctionnait plus, le côlon n’ayant plus la possibilité de bouger pour accomplir la digestion, j’ai pensé que c’était une cause certes bénigne et passagère, mais de même nature, qui causait les maux de ventre que j’avais tous les soirs. Pourtant la divergence était bien là, de plus en plus grande. La même certainement que celle que l’on vit lorsqu’on voit ses parents vieillir, mais en accéléré. J’étais à la fois triste de cette distance qui nous séparait et contente que ma force puisse lui être un appui. Elle était dans un monde qui me devenait de plus en plus inaccessible. Comment se représenter ce que cela fait lorsque lever une jambe est un effort presque hors de portée ? Maintenant qu’elle est morte, le fossé devient incommensurable : elle s’est arrêtée là, le 3 mai, tandis que j’avance dans le temps, un mois déjà nous sépare, ce sera de plus en plus. Avec la notion d’espace-temps, on peut dresser une équivalence entre le temps et l’espace, en multipliant le temps par la vitesse de la lumière. Chaque seconde équivaut à 300 000 km. Et j’ai vraiment le sentiment vertigineux de filer à toute allure, immobile sur ma chaise. Je fonce vers l’avenir, que je le veuille ou non, c’est pourquoi je ne peux plus la voir, elle qui est restée sur place. J’écris pour garder un lien avec elle malgré la distance grandissante.
