Ma première journée d’orpheline. Un jour de grand soleil. La pluie et les larmes samedi, l’hésitation dimanche – le temps qui va basculer et maman entre deux –, et aujourd’hui son départ au petit matin, avec les premiers chants des oiseaux, la fraîcheur et bientôt les premiers rayons – comme la promesse qu’un avenir est possible. Le jardin qui m’entoure est devenu curieusement étranger et nu, comme un paysage d’hiver (et pourtant je vois les herbes et les feuilles), ou comme un paysage en noir et blanc (et en même temps je perçois la couleur) ; et dans ce monde je me sens petite, exposée. Comme si le paysage était indifférent à mon égard. C’est une violence d’avoir été poussée contre mon gré dans cet environnement. Mais je ne suis pas submergée par cette sensation, ni par la douleur. En fait, je n’ai pas versé une seule larme depuis samedi. À cause du soulagement peut-être, de ne plus la voir souffrir (ce soir je n’ai pas mal au ventre, pour la première fois depuis longtemps). Peut-être aussi parce que le sentiment d’inéluctabilité, d’être poussée dans le vide malgré moi, je l’ai eu quelques jours avant, quand j’ai compris que le processus était enclenché. C’est plus facile de pleurer, cela permet de partager son chagrin avec les autres et d’être en empathie. Ma sœur Isabelle m’a dit avoir ressenti ce même sentiment d’isolement à la visite avec le Dr Jacquet (la dernière fois que maman a pu se déplacer à l’hôpital, le 8 avril), parce qu’elle était la seule de nous, les trois filles, à ne pas avoir les larmes aux yeux. Ses paroles me font du bien aujourd’hui, lorsque c’est moi qui ne trouve pas le chemin des larmes.
