Je l’imagine bien à la terrasse d’un café avec son capuccino ; une chose qu’elle ne faisait pas souvent, mais qu’elle appréciait. Le symbole même (en tout cas c’est ce que je reconstruis aujourd’hui) du moment volé rien que pour soi, juste pour le plaisir. Apprécier la vie. Elle aimait aussi regarder les gens dans la rue et se faire une idée de leur vie, de ce qu’ils étaient ; sans pour autant imaginer des histoires, non, plutôt avoir une impression, ressentir ces personnes. Je me souviens encore d’un après-midi qu’elle avait passé en ville, où, sans y être allée pour cela, elle s’était offert le cinéma (le dernier Woody Allen). Elle était rentrée ravie – du film, et surtout, je crois de ce plaisir qu’elle s’était fait. « Le goût du plaisir » – dans un travail sur elle-même qu’elle a fait en groupe (un cahier que d’après quelques indices je date de 1991), elle lui attribue un score de 8/9 parmi les traits positifs qui font partie d’elle ; à égalité avec « j’aime ce qui est gratuit ». Vivre chaque jour, écrit-elle encore le 14 avril 2021, c’était un plaisir. Cela ne l’est plus au moment elle écrit, trop affaiblie par la maladie, et pourtant, certaines remarques, dans cette toute dernière série de notes, témoignent de sa capacité, malgré tout, à apprécier les choses, les visites certainement. Je n’aime pas les cafés. Je n’aime pas tellement regarder les gens, non plus. Et ce goût de la vie, mon premier réflexe est de penser qu’elle ne me l’a pas transmis. Et pourtant… Cette capacité à s’offrir un plaisir, si je la comprends si bien, c’est sans doute qu’elle ne m’est pas totalement étrangère. Et si j’aimais, sans le savoir, ce que la vie peut apporter ?…