Quand j’étais en maternelle, il y a eu un incendie dans mon école : des bougies avaient mis le feu au sapin de Noël, dans la classe à côté de la mienne. Dans un premier temps, cela nous avait paru amusant, à nous les enfants ; ensuite, moins. Quand nous avons été rassemblés dans la cour, je pleurais et demandais maman. Je me rappelle ma stupéfaction quand l’adulte qui était avec moi (maîtresse, assistante maternelle) m’a dit soudain : « Tiens, regarde, elle arrive ». Je savais bien que ce n’était pas l’heure de la fin de l’école, et à cette époque, on ne joignait pas les gens si rapidement. En réalité, maman avait entendu les pompiers et avait eu l’intuition que cela me concernait, une intuition tellement forte qu’elle avait aussitôt pris sa voiture pour se rendre à l’école. C’est un de mes plus anciens souvenirs. J’avais cinq ans au plus – puisque c’est l’âge auquel je suis entrée au CP. Par la suite, l’intuition de ma mère ne m’a pas paru étrange outre mesure. Je crois que l’existence d’un lien particulier entre nous me semblait évidente, il était tout aussi inexplicable mais pas tellement surprenant non plus que ma mère dise qu’elle avait été libérée de ses peurs à ma naissance ; il allait de soi que mon prénom (et pas celui de ma sœur) était contenu dans le sien et que toute mon enfance, j’aie entendu la famille et les amis dire que j’étais son portrait au même âge. L’enfant élu – je ne me le suis pas formulé ainsi, mais cela devait être présent d’une façon inconsciente. L’épisode m’a laissé une peur du feu tenace. Le soir, en particulier, j’avais peur qu’un incendie ne se déclare pendant mon sommeil. Quand j’y pense, l’apparition miraculeuse de ma mère à l’école n’avait pas empêché une prise de conscience aiguë : les adultes ne maîtrisaient pas tout, des dangers pouvaient nous menacer malgré eux. Ma mère m’apportait certes le réconfort dont j’avais besoin ce jour-là, mais même elle ne pouvait me protéger de tout. En 2015, maman a passé une série d’examens pour savoir quelle était l’étendue du cancer qu’on venait de lui découvrir. Je l’ai accompagnée à un examen (scanner, IRM, je ne sais plus) qui devait déterminer si le foie était touché. J’étais tendue, le résultat allait être déterminant pour la suite. Maman l’était aussi, certainement, mais au moment de partir pour l’examen, alors que je restais dans la salle d’attente, elle a eu un geste pour me réconforter, un pouic-pouic soulevant mes cheveux, une plaisanterie. Elle ne pouvait pas empêcher la réalité de m’atteindre, mais elle était là pour moi. Son geste m’a beaucoup touchée. Et si elle a résisté si longtemps à la maladie, sept ans, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’était (aussi) parce que j’avais besoin d’elle.