J’ai toujours la boîte que je dois envoyer à papa, qui contient ses lettres à maman, de 1962 à 1969, donc avant et après leur mariage en 1967. 2,245kg. J’ai essayé deux fois de la poster, la poste était chaque fois exceptionnellement fermée. Je l’ai apportée à Reims avec moi il y a dix jours, et depuis je n’ai pas trouvé le temps d’y aller. À force de l’avoir près de moi, j’ai fini par lire les quelques lettres accessibles, celles qui n’étaient pas dans des enveloppes fermées. En effet, maman les avait rangées pour la plupart dans des enveloppes, par correspondant et par périodes – et donc jamais relues depuis. Ils étaient très amoureux, durant toute cette période. Ils s’écrivaient une à plusieurs fois par jour quand ils étaient séparés. Papa a été prêt à rompre avec sa famille parce qu’à l’été 1964, ses parents ne lui permettaient pas de rentrer assez tôt à Paris pour accueillir maman à la gare. Malgré mes préventions, je suis touchée. Je n’ai jamais été amoureuse, mais j’ai eu une amie quand j’étais enfant, et je retrouve certains traits communs, sans doute universels – comme se donner l’un à l’autre le même surnom. Je comprends mieux ce que cela doit être, de redescendre aussi brutalement que ma mère l’a fait d’un idéal comme celui-ci, dont elle pensait qu’il serait la base de sa vie. Évidemment, cette situation ne pouvait pas durer –plusieurs années, c’est déjà beaucoup– . Elle aurait pu se transformer en une relation stable au lieu de se déliter, mais pas se maintenir à cette intensité émotionnelle. On ne peut pas éternellement écrire à quelqu’un à longueur de lettres à quel point on l’aime, ni tomber dans le désespoir quand on n’en reçoit pas pendant deux jours. C’est éphémère, et c’est poignant. En avaient-ils conscience alors ? Je vois aussi en germe, dans ces lettres, l’échec de leur amour. Parce que celui qu’éprouve mon père est certainement sincère, mais aussi égoïste. Il parle de lui : de ce qu’il fait, de son amour et de l’insupportable absence de celle qu’il aime. Jamais il ne réagit à ce qu’elle lui écrit, jamais il ne se demande ce qu’elle fait. Même en 1969, alors que leur premier enfant, Isabelle, est née en novembre 1968, il ne semble pas s’intéresser à leur vie loin de lui, et les événements de la première année – dents, rhumes, position assise, marche, parole…– sont absents.