« Tous les hommes, en dépit des circonstances variables de leur existence, et sous la forme changeante qu’il emprunte, connaissent au fond le même drame. Chacun demeurant cependant convaincu que celui-ci n’appartient qu’à lui. Qu’il ne peut en confier le secret à quiconque car il ne se trouverait personne qui puisse le comprendre. Ce qui n’est pas faux non plus : puisque rien n’est plus singulier que ce drame et que chacun le vit comme s’il n’arrivait jamais qu’à lui ». (Philippe Forest, Je reste roi de mes chagrins, p.176) Quelle coïncidence de lire ceci au moment où je retrouve le faire-part de décès de ma grand-mère. Ce que je vis, tant de gens l’ont vécu, et ma mère l’a traversé avant moi, même si c’était plus tard dans sa vie. Les dernières semaines de Mamie, je les ai accompagnées à l’arrière, c’est maman qui était sur la ligne de front – tout comme mon neveu Valère se trouvait là à la mort de maman, mais derrière nous, les filles. Il était moins concerné : moins affecté (quel que soit l’amour qu’il portait à sa grand-mère, ce n’est pas une mère), et moins responsable. J’étais en position secondaire lors de la mort de ma grand-mère, mais j’étais là, avec maman, nous avons vécu cela ensemble. Je me rappelle cette soirée où, revenant toutes les deux de chez Mamie, notre voiture s’était embourbée dans la neige, en faisant demi-tour au bout de la rue. Je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup aidé, durant cette période, mais ce soir-là nous étions deux à dégager la voiture. La mort de sa grand-mère, c’est aussi une répétition, un apprentissage. Avoir vu ma mère se battre pour garder sa mère chez elle jusqu’à la fin avec l’hospitalisation à domicile, et être satisfaite de la façon dont elle est partie, a sans doute contribué à l’évidence qui s’est imposée à nous ses filles le moment venu : lui permettre à elle aussi de terminer sa vie dans son univers, avec nous, avec ses chats. Maman me remercie de ma présence auprès de Mamie, et moi je la remercie de ce qu’elle m’a appris à cette occasion. Et puis il y a le texte imprimé sur le faire-part. C’est maman qui l’avait choisi et il en dit bien plus sur elle que sur Mamie : il dit la vie qui continue. Ces mots, elle se les est appropriés, ils sont devenus les siens ; c’est comme si elle me parlait aujourd’hui, depuis cet au-delà auquel je n’arrive pas à croire, mais qui existe bien dans les traces qu’elle a laissées.