Maman ne m’a pas toujours transmis ce qu’elle voulait, comme elle le voulait. Je n’ai pas toujours accepté ce qu’elle me proposait. Ce n’est que très lentement, au cours de ma vie, que j’ai compris certains comportements, que ses actes ont pris tout leur sens. Venue peu de temps après la perte d’un petit garçon, moi sa fille j’ai reçu de mes parents la vie et le goût de vivre. Je les en remercie aujourd’hui tous les deux. Un jeune homme entré dans la famille est venu la rencontrer cet été, déjà âgée, une très vieille dame. Il l’a qualifiée de « femme élégante ». Le terme m’a surprise, puis touchée. Je n’ai jamais vu maman comme une femme élégante malgré le soin qu’elle portait à son apparence. Mais cette qualité avait un autre sens : Maman était élégante moralement et intellectuellement. Certes elle était discrète. Et ce comportement, source de plaisanteries familiales, m’exaspérait souvent (place à l’église…). Et pourtant elle a su se mettre en avant, affirmer sa valeur quand il le fallait. Un seul exemple. Une jeune fille mère dans les années 80 en Algérie était fort mal vue d’une société étroite et dure. J’avais 10 ans et j’ai assisté sans tout saisir, au sauvetage, à l’accueil et à l’accompagnement de cette jeune fille et de son enfant, sans ostentation, mais sans dissimulation, en toute évidence. J’ai appris ce jour-là la tolérance, l’amour des plus faibles et le rejet des idées reçues. Maman possédait aussi l’élégance de l’esprit. Petite fille pauvre dans une montagne belle mais dure à ses habitants, elle avait le goût du beau, de la musique, de la poésie, et a parsemé mon enfance de jolies choses et de belles rencontres artistiques et humaines. Elle m’a fait vivre au contact quotidien avec la nature, m’a rendue bêtes et plantes familières et respectables. En m’ouvrant largement au monde de la création et des livres, elle m’a donné l’évasion et la liberté. Sans le savoir, sans le vouloir, sans me l’imposer, elle m’a nourrie. Ce bel héritage contrasté, reçu, transmis consciemment et inconsciemment, cet amour qui s’exprimait autrement que par des mots, je l’ai en moi. Je n’ai que le brouillon de ce discours. Je me souviens que dans la version finale, elle évoquait aussi l’amour des animaux et terminait par cette belle phrase, qui avait fait opiner le prêtre qui l’écoutait : « Merci de m’avoir permis d’être différente de toi ».
