Hier, en revenant du Bois Français où Cathie, une amie de maman, m’avait proposé d’aller nager, j’avais en tête le negro spiritual « Sometimes I feel like a motherless child ». J’ai allumé la radio et justement, ce morceau commençait, chanté par Archie Shepp. La coïncidence était tellement improbable, c’était comme si, durant quelques secondes, le monde était en résonance avec moi. Et puis j’avais l’impression de partager un peu, un tout petit peu, un sentiment universel – nous tous, pauvres humains, nous sommes des enfants sans mère, jetés dans la vie. Je pense à l’expression qu’utilisait maman : « Tu es habillée comme un enfant sans mère ». À Mamie Grenoble, sa mère, qui l’a vraiment été, puisqu’elle a perdu sa mère à l’âge de cinq ou six ans. À ma grand-mère paternelle et à sa sœur, qui ont vécu la mort de leur propre mère comme une injustice insupportable (elle avait 42 ans, je crois). Cathie a perdu la sienne à l’âge de deux ans. C’est peut-être d’avoir appris cela en nageant avec elle qui m’a mis subrepticement cet air en tête. Expériences impossibles à communiquer : elle ne sait pas ce que c’est que de perdre sa mère, je ne sais pas ce que c’est que de grandir sans elle. Mais peut-être est-ce en réalité le même sentiment de vulnérabilité.
