Depuis quelque temps, je ne rêve plus que maman est malade, fragile ou peut-être morte, elle m’apparaît comme elle était avant sa maladie. Je viens de faire un rêve très désagréable : je me disputais avec elle. Elle me faisait deux reproches. Le premier, c’est d’avoir relavé une tasse avec des traces de thé ou de café, qu’elle considérait comme propre. Le second, elle le formulait ainsi : « Oh mais toi, tu veux toujours être un garçon ! ». J’essayais de répondre : « N’importe quoi ! », mais j’étais comme paralysée, je n’arrivais pas à articuler, et je ne sais pas si elle m’a entendue. C’était effectivement absurde : je n’ai jamais souhaité être un garçon et si cela avait été le cas, jamais elle ne me l’aurait reproché. Je la vois mal, également, me reprocher d’avoir relavé une tasse. Pourtant, ces deux points contiennent une part de vérité, tellement précise qu’on dirait un message qui m’est adressé. Mon besoin de précision la fatiguait. Adolescente, à l’âge où l’on aime explorer les grandes questions, je n’arrivais pas à les aborder avec elle. Elle aimait discuter, mais plutôt pour partager des ressentis et, à mon sens, en se contentant souvent d’approximation dans les concepts. Quant au reproche étrange de vouloir être un garçon, il m’évoque un autre reproche qu’elle m’a réellement adressé quand j’étais jeune adulte et que j’avais trouvé injuste. Je ne comprenais pas pourquoi les gens se mettaient de la poudre pour éviter que leur peau brille. En quoi cela pouvait-il bien être un problème, que la peau brille ? Elle m’avait dit « Là, tu le fais exprès », et m’avait tout de même expliqué que si la peau brillait, c’est qu’elle était grasse. Quel abîme entre nous, si ce qui était mystérieux pour moi était pour elle tellement évident qu’elle pensait que je simulais l’ignorance ! L’intérêt pour l’apparence, l’un de ces traits de caractère qu’on attribue aux femmes, me faisait défaut. C’est un élément de complicité qu’elle a pu avoir avec mes sœurs, mais pas avec moi.