J’ai presque terminé les cartes de remerciement. J’ai l’impression, au cours de cet exercice, d’avoir démêlé, retracé peu à peu toute la constellation si riche qui entourait maman ; elle était engagée au niveau politique, paroissial, associatif. Ces gens dont je ne connais pour certains que vaguement le nom, je les situe beaucoup mieux après avoir lu ce qu’ils avaient à dire, vu où ils habitaient, parfois cherché quelle personne serait susceptible de connaître leur adresse. C’est un peu comme un endroit où l’on s’est toujours fait emmener, on n’a pas fait suffisamment attention pour savoir où c’est : on ne se l’approprie vraiment que quand on doit y aller seul. Alain-Yves Landreau, c’est le père de Soizic qui a suivi le même protocole d’immunothérapie que maman à Lyon et qui est morte au moins un an avant elle. Michel Dépierre, j’étais allée chez lui avec maman quand les Pulsatilles, mon ensemble vocal, avait fait un concert en collaboration avec Accueil Migrants Grésivaudan, l’association qu’il présidait. Xavier Bertrand, c’est lui dont nous avions sauvé le chien il y a bien longtemps avec maman, quand nous passions devant chez lui en allant à la messe (le chien s’était pendu avec sa laisse), je vois bien où est la maison. Et les gens du conseil municipal, dont maman a fait partie. Et cette dame qui me reconnaît, en faisant des courses au comptoir des producteurs locaux, dont le visage ne me dit rien, et qui a été désolée d’apprendre la nouvelle alors qu’elle était en route pour la Bretagne, c’est Joëlle Desbruyère, qui fait le village de Noël à Biviers chaque année. C’est comme si je traçais concrètement ce réseau avec des lignes blanches, par mes mots de remerciement, par mes trajets pour déposer les cartes. Je vais certainement oublier rapidement tous ces détails : mon dessin va bientôt perdre son intensité et s’effacer peu à peu. Mais en faisant cela, je me sens à ma place.